Le reportage le plus passionnant de ma vie (avec des points d’exclamation dedans)

Avant de commencer ce post j’aimerais rendre hommage à Bernard de la Villardière le mec qui fait des reportages en tenant négligemment sa veste sur son épaule. Tu seras toujours dans mon cœur mec. Sa veste, sa vie, son œuvre ici. En voici quelques exemples édifiants :

Sur un cheval


Tenso


Sur la plage

Contrairement à Bernard, je n’ai pas eu encore la chance de trimbaler mon extraordinaire élégance nonchalante aux quatre coins de la planète. Pourtant mes débuts en tant que journaliste m’ont amené bien plus loin que je ne l’avais imaginé : aux confins de la folie et de la perte totale de la logique et du sens des mots. Aujourd’hui, le traumatisme est encore frais et je me réveille parfois la nuit, hurlant tel un dément cette unique phrase énigmatique : PAS LE POINT D’EXCLAMATION !

Pour comprendre l’origine de cette expérience douloureuse, il faut remonter 3 ans en arrière. J’étais encore un jeune et fougueux journaliste stagiaire qui commençait sa formation en alternance à l’IPJ. Trois semaines dans le mois, je travaillais pour une entreprise que nous appellerons la « rédaction du bonheur ». Il s’agissait d’une petite TPE familiale qui publiait des magazines ultra techniques à destination des directeurs de services informatiques. Je dis « familiale » au sens propre du terme car il faut savoir que le noyau dur de cette boîte (à savoir 4 personnes sur 9) faisait partie de la même famille, ce qui assurait à mes collègues et à moi-même une situation tout à fait saine (cette dernière phrase est une subtile pique ironique, mais vous l’aurez remarqué).

D’après mon boss qui devait avoir un abonnement à Wall Street Institute depuis sa plus tendre enfance, mon job consistait à rendre compte de l’actu « euptoudaite ». Il m’a fallu quelques semaines avant de comprendre qu’il voulait dire le mot update et que ça désignait l’actu brûlante. Bref, je passais les trois quarts de mon temps à rebâtonner du communiqué de presse. Pour les petits loupiots qui ne connaissent pas ce mot, il s’agit de vaguement réécrire un communiqué déjà prémâché pour les journalistes. Autant dire que je passais la plupart de mon temps devant mon écran d’ordinateur à essayer de comprendre ce que j’étais en train de réécrire ce qui est plutôt un comble pour un journaliste soi-disant spécialisé.

Mais la partie la plus fun de mon travail était de rendre compte de la vie des communautés de spécialistes et des groupes d’utilisateurs qui gravitaient autour d’un certain géant de l’informatique. Une fois tous les deux mois je me rendais donc dans les sous-sol cosy du siège de cette grosse multinationale afin d’écrire un « papier d’ambiance » sur ces fameuses réunions de groupes d’utilisateurs. (l’ironie de l’expression « papier d’ambiance » prendra tout son sens dans quelque lignes). La première fois que j’y suis allé j’étais en joie. Après tout il s’agissait de mon premier reportage en tant que journaliste pro et je me voyais comme le Bernard de la Villardière de l’informatique. Et c’est à ce moment que la grande désillusion vint frapper à la porte.

Pourquoi ? Tout simplement parce que je me suis retrouvé pendant plus de 4h dans une petite salle de conférence entouré d’ingénieurs informaticiens de 50 ans spécialisés dans des technologies de gestion de serveurs de messagerie. Oui plus de 4h à écouter des mecs parler d’administration de serveurs à distance, de « reporting », et « monitoring », de stratégies de plafonnement, de gestion de ligne de script ou d’administration de système grâce à des règles paramétrables. Si vous aussi vous ne comprenez pas les dernières expressions dites-vous que c’était la même chose pour moi. Ces réunions étaient comme une mise en pratique sadique de la théorie de la relativité d’Einstein. J’avais l’impression que l’espace temps se dilatait tellement que chaque minute était aussi interminable qu’un épisode de Derrick. Oui, c’est ça, j’assistai, impuissant, à 240 putains d’épisodes de Derrick.

Mais le supplice ne s’arrêtait pas là. Souvenez-vous, l’objectif de cette folle après-midi était de fournir un « papier d’ambiance ». Complètement dépassé par le gloubi boulga qui faisait floc floc dans ma tête j’allai voir ma rédac chef pour plus de précisions.

« Euh tu m’as demandé de faire un papier d’ambiance sur la réunion mais j’ai un problème là. A part deux éclats de rire à la pause café, il n’y avait pas vraiment d’ambiance. »
« te prends pas la tête, tu n’as qu’à faire un résumé de ce qui s’est dit pendant la réunion ».

Et me voilà devant mon clavier, complètement désemparé à reprendre les quelques notes que j’avais prises et regardant les slides powerpoint qui avaient été diffusés sur l’écran pendant 4h. Mes doigts tapaient un texte, mais avait-il vraiment un sens ? Toutes mes phrases sonnaient creux, comme si elles n’étaient que des coquilles vides. Je me demandais qui pouvait prendre son pied à lire un truc pareil. D’ailleurs, avais-je vraiment des lecteurs ? Toute cette histoire n’était-elle pas un simulation, un horrible canular, un cauchemar dont j’allais m’éveiller en sursaut ?

Quelques heures plus tard, le papier était écrit mais au fond de moi, je me sentais sale. Passant ma copie à ma rédac chef, elle me renvoya le fichier quelques minutes plus tard avec une modification qui resta gravée dans ma mémoire. Elle avait ajouté un point d’exclamation dans le titre du papier. Ça donnait un truc du genre :

« Technologie XXXXXserver 2008 : en avant pour une ergonomie améliorée ! »

Non seulement mon article ne voulait rien dire mais en plus j’avais l’impression d’en être satisfait. A ce moment, j’ai eu la révélation de ma vie. Ma rédac chef n’était autre que Ri-Chun-Hui, la fameuse speakerine de Corée du Nord dont la tonalité ultra enjouée m’a toujours filé les jetons.

David-Julien Rahmil

A propos David-Julien Rahmil

Infiltré dans le milieu du journalisme, je vous ouvre mon coeur et entreprend une exploration de cette profession tellement magique.
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3 commentaires pour Le reportage le plus passionnant de ma vie (avec des points d’exclamation dedans)

  1. Chellerrev dit :

    Je me dois de liker sans le pouvoir!

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